Chapitre 14
Coquelicot

En retournant à sa chambre, Alexanne remarqua pour la première fois, tout au fond du couloir, un petit escalier replié et monté au plafond. Elle réussit à le saisir et le fit descendre jusqu’au sol. Elle posa prudemment le pied sur la première marche, qui sembla vouloir supporter son poids et grimpa jusqu’en haut, où il y avait une trappe. Elle poussa sur le panneau de bois et demeura immobile un instant, le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité.

Une fois dans le grenier, elle posa la main sur le mur. Ses doigts heurtèrent l’interrupteur, et elle sursauta lorsque les nombreuses ampoules du plafond s’allumèrent toutes en même temps. Autour d’elle reposaient des objets d’une autre époque : des meubles, des lampes, des bibelots, des coffres en bois, des poupées de porcelaine, de vieilles bicyclettes et un cheval à bascule. La quantité de vieilleries que recelait le comble était impressionnante.

Alexanne marcha dans ce véritable musée en se demandant si elle avait le droit d’être là. Une petite étoile dorée lui frôla l’oreille et se posa sur un meuble.

— C’est encore mon imagination qui me joue des tours, soupira Alexanne.

La minuscule fée blonde se mit à taper du pied pour montrer son mécontentement. Alexanne s’assit sur une vieille chaise sans la quitter des yeux.

— Est-ce que tu as un nom ?

Contente que l’adolescente reconnaisse enfin son existence, la fée hocha la tête avec enthousiasme et émit quelques sons qui ressemblaient à un chant d’oiseau.

— C’est un nom, ça ?

La créature lui présenta son plus beau sourire. « Mais il n’y a que les oiseaux qui peuvent le répéter », pensa Alexanne, découragée.

— Est-ce que tu parles ma langue ?

La fée fit un signe de tête négatif.

— Si je comprends bien, les fées ne servent à rien, puisqu’on ne peut pas communiquer avec elles.

Vexé, le petit être prit son envol et alla se cacher parmi les nombreux objets, à l’autre bout du grenier.

— Et elles sont susceptibles ! ajouta Alexanne.

L’adolescente promena son regard dans la pièce et se demanda si ces trésors provenaient de Russie. Elle caressa la tête du cheval à bascule et le menton d’une poupée en porcelaine, puis ses yeux s’arrêtèrent sur un gros coffre dans un coin. Elle se mit à genoux sur le plancher poussiéreux et souleva son couvercle avec prudence. Il était rempli de vieux vêtements fanés, d’écrins anciens et d’albums de photos aux coins racornis.

Alexanne examina d’abord les lourds bijoux sertis de pierres précieuses en se demandant qui avait bien pu les porter. Avec un coin de son chandail, elle frotta la grosse pierre bleue au milieu d’une grosse broche pour la faire briller. Elle l’observa un long moment, comme si elle lui rappelait quelque chose, mais les souvenirs refusèrent de se préciser. Elle la remit dans son écrin et retira du coffre l’un des albums. Elle hésita un moment, se demandant si elle avait le droit de poser les yeux sur des images de la vie d’une autre personne. Elle examina d’abord la couverture. « Ce sont sans doute des photographies de la dame qui restait ici », pensa-t-elle. « Mais si c’étaient celles des membres de ma famille ? »

Sa curiosité l’emportant, elle l’ouvrit et y découvrit des esquisses et de vieilles photographies en noir et blanc, jaunies par le temps, d’hommes, de femmes et d’enfants qu’elle ne connaissait pas. En tournant les pages, elle perdit la notion du temps. Lorsque Tatiana l’appela, Alexanne s’aperçut que c’était déjà l’heure du souper. Elle s’empressa de descendre du grenier et de rejoindre sa tante à la cuisine. Alexanne s’assit devant elle et commença à manger en silence.

— Où as-tu passé la journée ? demanda la guérisseuse, même si elle le savait très bien.

— Dans le grenier…

— C’est donc pour ça que tu n’as pas vu le temps passer.

— Je suis vraiment désolée. Je vous avais promis de m’occuper des fleurs, mais…

— Tu le feras demain.

— Vous n’êtes pas fâchée ?

— Pourquoi le serais-je ? Ce n’est pas une colonie pénitentiaire ici, Alexanne. Tu n’es pas obligée de faire quoi que ce soit.

— Mais je vous avais fait une promesse.

— Tu la tiendras plus tard, c’est tout.

Chez elle, son père aurait sévi. Il était difficile de croire que cette femme était la sœur de celui-ci.

— Tu as apparemment vexé une petite fée aujourd’hui, ajouta Tatiana.

— Qui vous a dit ça ?

— C’est elle, évidemment.

— Mais elle ne parle même pas ! Elle gazouille comme un oiseau !

— C’est ce qu’entendent ceux qui ne sont pas habitués au langage des fées.

— Vous y comprenez vraiment quelque chose ?

— Bien sûr, j’ai appris à ralentir ma perception des sons il y a des années.

— Et comment fait-on ? l’interrogea Alexanne.

— Disons que cela se produit surtout dans le cerveau. C’est notre façon d’entendre qu’il faut changer. C’est comme lorsqu’un petit enfant commence à parler et qu’il ne maîtrise pas tout à fait sa langue. Nous, les adultes, sommes obligés de modifier notre ouïe pour comprendre ce qu’il nous dit.

— Mais les enfants emploient des mots !

— Les fées aussi, mais elles parlent très, très rapidement. Pourquoi lui as-tu dit qu’elle ne servait à rien ?

— C’était juste une remarque comme ça. Et puis, pourquoi me suit-elle partout ?

— C’est à cause de ton sang de fée.

— Mais je n’en suis pas une ! Les fées mesurent à peu près huit centimètres !

— Il y en a de toutes les tailles, Alexanne. Jadis, un de nos ancêtres russes en a épousé une.

— Il devait être vraiment désespéré.

— Laisse-moi finir.

L’adolescente haussa les épaules.

— Elle l’aimait tellement qu’elle s’est fait jeter un sort par une enchanteresse.

— Pour grandir un peu ?

— Pour avoir la même taille que nous. Leur sang magique s’est propagé jusqu’à ta génération et il continuera probablement d’affecter tes enfants et tes petits-enfants.

Alexanne fixa Tatiana avec incrédulité.

— Mais ce n’est qu’un conte ! explosa finalement l’orpheline.

— Tu verras bien que je te dis la vérité lorsque tes pouvoirs commenceront à se manifester. Mais en attendant, fais un effort pour ne pas briser le cœur de Coquelicot.

— C’est son nom ?

— C’est la meilleure traduction que je puisse trouver dans notre langue.

Alexanne soupira de découragement.

— Je sais que tout ceci est difficile à comprendre pour toi, en ce moment. C’est pour cette raison que nous devons commencer l’éducation des enfants magiques lorsqu’ils sont tout petits et encore capables d’accepter l’existence d’un monde parallèle. Cette faculté s’estompe rapidement à l’adolescence et elle disparaît complètement chez les adultes. Il n’y a rien que nous puissions y faire.

— Alors, il est possible que je n’arrive jamais à y croire ?

— Oh non. Toi, tu seras bien forcée d’accepter tes facultés, puisque le premier de tes pouvoirs, soit celui de la double vue, a déjà commencé à se manifester.

Alexanne déposa ses ustensiles et posa sur sa tante un regard déconcerté.

— Moi ?

— Tu vois le monde invisible sans effort. Les gens ordinaires ne voient ni les fées ni l’énergie du corps.

Prise de panique, l’adolescente fit reculer sa chaise.

— Excusez-moi, je n’ai plus faim…

L’adolescente quitta la table et se réfugia sur la galerie.

Elle se mit en boule dans la berceuse et se mit à regretter amèrement sa vie normale à Montréal. Tatiana la rejoignit quelques minutes plus tard et s’assit dans une chaise en rotin.

— Je suis une anomalie, geignit Alexanne.

— C’est faux. Tu es comme tous les humains qui habitent cette planète, sauf que tu as la faculté de percevoir deux mondes. La véritable différence, c’est que ta vie sera plus fantastique que la leur.

— Si ces pouvoirs ne nous empêchent pas de vivre normalement, alors pourquoi habitez-vous seule au beau milieu de nulle part ?

— Parce que le destin en a voulu ainsi. Je n’ai pas grandi dans une grande ville comme toi J’ai vécu à la campagne en Russie, puis à la campagne au Canada. J’ai pris soin d’une femme malade, sans savoir que je passerais la plus grande partie de ma vie avec elle. Mais cela m’a permis d’accroître mes pouvoirs de guérison. J’imagine que ma vie aurait été très différente si je m’étais mariée et que mon mari m’avait emmenée vivre à la ville.

— Que va-t-il m’arriver si je décide de retourner à Montréal ?

— Si tu le fais avant d’avoir appris à maîtriser tes pouvoirs, tu éprouveras certaines difficultés et très certainement de l’embarras dans tes relations avec les gens normaux, mais je respecterai ta volonté. Nous n’avons pas le droit d’empêcher les autres de vivre comme ils l’entendent. Le libre arbitre est le plus beau cadeau que Dieu nous a fait. Même les anges ne l’ont pas reçu.

— Quelles sortes de difficultés ? voulut savoir Alexanne.

— Les premières fois qu’on lit le corps d’une autre personne, c’est une expérience assez traumatisante. Si tu n’as pas appris à maîtriser ce pouvoir et qu’il demeure enclenché, les gens et les animaux t’apparaîtront perpétuellement entourés de lumière.

— Êtes-vous en train de me dire que ce pouvoir pourrait me rendre folle ?

— Non, mais ta vue sera affectée. Cela pourrait t’empêcher de conduire une voiture ou d’assister à des représentations publiques en présence d’un trop grand nombre de personnes. Sache que je ne te dis pas ça pour t’obliger à rester avec moi. Je veux juste te faire comprendre que tu ne seras normale que dans la mesure où tu auras appris à utiliser tes facultés surnaturelles.

— Si je ne vous avais jamais connue, se seraient-elles manifestées quand même ?

— Oui, car elles ne sont pas liées aux miennes. Tu n’y aurais rien compris, puisque ton père et ta mère ne t’ont jamais parlé de ton héritage magique.

Sur le bord des larmes, Alexanne insista pour que sa tante la laisse seule. À regret, Tatiana l’exauça, mais continua de la surveiller à distance. Lorsque l’adolescente entra finalement dans la maison, elle trouva sa tante devant le téléviseur, en train de regarder une émission sur les forêts tropicales. Alexanne s’assit près d’elle.

— À qui appartiennent les albums de photos qui se trouvent au grenier ? demanda Alexanne.

Tatiana éteignit le téléviseur.

— À ta grand-mère Hannah. Lorsqu’elle est décédée, je les ai rapportés ici. Il y a plein de choses à elle dans ce grenier.

— Donc, ce sont des portraits de la famille Kalinovsky ?

— Et de la famille Ivanova aussi. Quand le cœur t’en dira, nous les regarderons ensemble. Je te dirai qui sont ces gens. Pour l’instant, je pense que tu as surtout besoin de prendre un bon bain et de dormir.

Même si elle mourait d’envie de lui poser des questions au sujet de ses ancêtres, Alexanne comprit que Tatiana avait raison. Elle monta donc à l’étage en se traînant les pieds.

 

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